J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Je la contemple tant que je ne vois plus rien
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Une saumure bleue gît au fond d'une cuve
Qui rouille, abandonnée au creux de la forêt
Et quand le chêne suffoque, étouffé de nos vents,
Il s'éteint et se couche dans l'étang immobile
Et la terre qu'on lacère, que l'on strie, que l'on creuse
Une mine à ciel ouvert que le soleil irise
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Je la contemple tant que je ne vois plus rien
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Une marée d'algues vertes scintille au point du jour
Des milliers d'émeraudes et le soleil qui vient
Plus loin près de la grève, la dépouille bleutée
D'un albatros le ventre plein de fers et de sacs
La mer est de boues rouges, la mer est d'huile salée
Elle s'étend et s'étale comme un lac de sang
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Je la contemple tant que je ne vois plus rien
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Des carcasses rouillées s'amoncellent et dessinent
Une sculpture de jaille, de moteurs et de feu
Ce matin la cité s'engourdit dans la ouate
Et ma clarté se brouille de particules fines.
Et là sont les lumières jaunes et blanches de la ville
Vibrionnent et nous font oublier jour et nuit.
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Je la contemple tant que je ne vois plus rien
J'ai vu la vénéneuse, j'ai vu la vénéneuse
Les panaches de fumée des grandes cheminées
Ennuagent le rouge des champs de coquelicots
Plus loin, surgit un arbre de cendres et de lumières
Il éclate de vie, comme un dessin d'enfant.
Et je cours, et je cours, et je cours, et je cours
Je cours et je trébuche, et je tombe, et j'oublie